Quelques gravures

La gravure est une véritable traduction, écrivait Delacroix. C’était au temps où elle avait pour mission de transposer le message de la peinture. S’étant libérée de cette tâche, elle a survécu comme art en cultivant cette vertu : à sa façon, elle nous parle des choses sans le support de la couleur, faisant de sa monochromie une force. Elle avance de la lumière vers l’ombre. Comme un miroir, la plaque de cuivre est là, initialement pleine lumière, brillante, intimidante. Ni gomme, ni touche effacer. Elle attend la griffe qui fera sens, le premier geste assuré qui posera un trait, et ceux qui à sa suite donneront des ombres par leur multiplication, ou par une soustraction de matière. Cet art est fait de maîtrise et de concision. On y progresse avec précaution, par étapes successives, multipliant les tests, pour obtenir la nuance ou la profondeur d’ombre recherchée.

C’est à travers ce contrôle sur ce qu’elle souhaite en dire qu’Anne Wolfers regarde le monde. Elle en discourt avec la réserve et la discrétion qui la caractérise. On dirait que l’ascèse de cet art, le détour qu’il utilise pour parvenir à s’exprimer, lui conviennent. Nous faisons aujourd’hui quelques pas dans son jardin secret. N’attendons pas qu’elle nous fasse découvrir tout ce qu’elle a produit. Mais déjà ce qu’elle a choisi de nous en dévoiler s’offre comme une allusion au monde où elle évolue, un songe poétique à son propos qui peut nous enchanter. Il y a longtemps, dirait-on que comme Alice, elle a suivi un lapin qui lui a donné quelques clefs pour s’échapper. Pourtant c’est autour d’elle, pas très loin, dans son atelier, dans une rue voisine ou au hasard d’une idée qui lui traverse l’esprit qu’elle trouve son inspiration. Ce sont quelques objets de son atelier, le petit chien qui les bouscule ou qui court dans ses pieds, c’est l’idée du fakir ou celle de l’indien emplumé qui l’a amusée un moment, c’est la préoccupation de la méditation qui fait partie de ses habitudes.

C’est toujours un peu inattendu, tendre et cruel comme la vie. Il y a le lapin, mais aussi la belette. Cela tient un peu de La Fontaine. Mais la fable est graphique, spatiale, elle repose sur le trait, sur l’ombre, la façon de dire, et de mettre en page, plus que sur l’imagerie elle-même. Allongé en oblique au travers de la page, comme expulsé, un de ses personnages nous renvoie l’image de notre existence d’homme jeté au monde, et évoque notre désir de sommeil éternel. C’est la façon dont elle fait flotter et surgir un objet, un être, une nature morte qui les font apparaître comme un signe, un symbole ou même un rébus à propos du monde où nous vivons.

Pierre Loze
Octobre 2009